Dix-neuf suicides ou tentatives de suicide en 6 mois, la presse médiatise le suicide de deux cadres supérieurs, survenu sur leur lieu de travail. Ces suicides viennent douloureusement pointer ce qu’on devinait depuis quelques années : les postiers vont mal, malgré les dénégations de la direction de l’entreprise devenue société anonyme en 2010.

Face à cette crise sociale sans précédent, Jean-Paul Bailly, PDG depuis 2002, a nommé une commission dite « du grand dialogue » au printemps 2012, dont Jean Kaspar rédige le rapport qu’il a publié le 11 septembre 2012.

« Quand on veut enterrer un problème, on crée une commission », disait Clémenceau. Le rapport Kaspar enterre-t-il le problème ? Éléments de réponse…

Ce rapport de 69 pages, se compose de 5 parties : les deux premières parties décrivent la stratégie de réorganisation suivie par l’entreprise depuis 2002 et ses effets humains ; la 3ème partie tente de dresser les limites du modèle actuel ; les parties 4 et 5 proposent une nouvelle transformation et de nouveaux objectifs.

La lecture de ce rapport illustre à elle seule le conflit d’intérêt qui se joue entre les objectifs des dirigeants actuels de l’entreprise et ceux de son personnel :

Le rapport donne une réalité officielle au malaise qui règne à La Poste, dépassant les cas individuels de personnes fragiles ou en échec professionnel, comme aimait à le limiter la direction de La Poste. Le rapport admet aussi l’existence de phénomènes qu’on cherchait à camoufler, comme par exemple la mise des cadres supérieurs au placard.

Mais jamais le rapport ne fait de lien entre la dégradation des indicateurs sociaux et l’organisation du travail et du management de l’entreprise. En préalable et en préambule, le rapport décrit et présente la stratégie actuelle de l’entreprise comme la seule option possible, sans considération de la survie de son personnel.

Tandis que la première partie du rapport justifie la politique suivie depuis 10 ans par l’entreprise et reprend l’essentiel de la défense qu’en ont fait Jean-Paul Bailly et son DRH.

Les deux dernières parties du rapport appellent à « un véritable saut qualitatif dans la gestion sociale, sur trois dimensions essentielles : organisation, management et gestion RH ». Vaste programme….

À lire les 8 chantiers proposés, les fondations de l’entreprise semblent atteintes sur des éléments fondamentaux de la gouvernance : à quoi ressemble donc La Poste et sur quoi doivent porter les 8 changement préconisés par le rapport ?

La gouvernance de l’entreprise : elle a échappé pour partie au « corporate » sur des valeurs fondamentales.
L’organisation du travail : elle apparaît fictive, nécessitant, dans tous les métiers, la révision des normes, des cadences et des cadres.
Le modèle social : présenté en étendard mais constamment contourné, il limite les parcours inter-métiers et l’employabilité.
Le modèle de management : il doit être repensé dans son profil, ses critères, ses formations, ses évaluations : on découvre qu’un manager doit maîtriser son domaine mais aussi être capable d’avoir des relations humaines de qualité.
La fonction RH : elle est jugée trop distante, doit être professionnalisée et animée par un « corporate », garant de l’unité du groupe.
Le dialogue social : en miettes, il doit être rénové pour restaurer l’éthique et la confiance.
La gestion prévisionnelle des emplois et des compétences au niveau du groupe : elle est anecdotique et non concertée. L’accompagnement des reclassements ne comporte aucune obligation, livrant les salariés à eux-mêmes.
La gestion de la santé et de la sécurité au travail : elle relève plus de la stigmatisation que de la prévention, l’accompagnement ou l’aménagement des postes.

En voulant ménager à la fois la direction de La Poste et le personnel, le rapport Kaspar ne traite pas au fond la crise sociale de l’entreprise. À aucun moment il ne parle de la souffrance au travail des postiers. On ne saisit la gravité de la crise que par le biais de ce qui n’est pas dit et ce qui manque.

Jean Kaspar demande aux organisations syndicales de coopérer et de faire confiance, sur la base d’un diagnostic en creux et une stratégie jugée impérative.

Face à la crise sociale de France Télécom, le gouvernement précédent avait pris deux mesures : nommer un administrateur pour remplacer l’équipe responsable de la situation, et imposer une expertise indépendante, pilotée par le Ministre de l’Emploi (l’enquête Technologia).

Affaire à suivre ..
source: ODS

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